Dés-obéir pour survivre ?

février 06, 2014
Interview Françoise Adam

Des salariés impuissants

J’entends les attentes des salariés des entreprises, leur difficulté à se faire entendre, à faire changer les choses, et je m’interroge : comment des personnes éduquées, cultivées, ouvertes, actives, autonomes dans leur vie peuvent-elles manquer à ce point de pouvoir dans leur entreprise ? Qu’est-ce qui les en empêche ? Pourquoi tant d’inertie dans nos entreprises, tant de soumission alors qu’on sait qu’il faut changer, inventer, avancer ? Pourquoi sommes-nous collectivement si impuissants ?

L’entreprise est un système

Une des réponses est là : qu’il s’agisse d’une PME/PMI, d’un groupe international ou d’une boutique, l’entreprise est un système dont les éléments interagissent les uns avec les autres.

Des pratiques du XIXè siècle

En France, la prégnance du taylorisme et de l’organisation industrielle est encore évidente dans la plupart des organisations. Créé à la fin du XIXe siècle et inspiré du modèle des armées, le système est fondé sur l’organisation scientifique du travail, la division des tâches et la centralisation du pouvoir, associé trop souvent au statut. On attend de l’obéissance. Chacun à sa place. Et d’ailleurs, le contrat de travail n’est-il pas un contrat de subordination ? On constate encore aujourd’hui, le cloisonnement des services et la difficulté à collaborer au sein même d’une entreprise ou d’un groupe.

Un ordre immuable

Au XIXe siècle, les ouvriers issus massivement du monde paysan, ne savent ni lire, ni écrire. Ils apportent à l’entreprise leur force de travail. L’entreprise est divisée en plusieurs strates dont subsistent aujourd’hui les 4 niveaux de décision : les niveaux politique, stratégique, tactique et opérationnel.

La culture client à cette époque est peu présente. Les marchés (dont le concept n’existera qu’au début des années 50), sont loin d’être satisfaits. Les entreprises cherchent à produire en quantité suffisante. La notion de qualité n’existe pas encore.

L’omnipotence des pères

Dans cette configuration, le patron, souvent propriétaire de son entreprise, a tous les pouvoirs, voire, en cas d’abus, tous les droits. Viennent ensuite les ingénieurs, figures d’autorité qui détiennent le savoir. Il existe aussi des contremaîtres, (ancêtres des agents de maîtrise) chargés de faire régner l’ordre. Le mot « maître » en dit long sur les rapports de pouvoir. Les autres salariés obéissent aux niveaux supérieurs. L’obéissance est la règle. Le moindre écart peut conduire au renvoi. Pourtant, certains se comportent en « bon père de famille », soucieux de protéger leurs enfants. L’obéissance est alors le prix de la loyauté, celui de la sécurité, imposant le silence à ceux qui pensent différemment.

L’avènement de la psychosociologie du travail

Ce n’est qu’au début du XXe siècle que les psychologues vont s’intéresser à ce qui deviendra la psychosociologie du travail. Aux débuts du taylorisme, les pratiques managériales (ce mot n’existe pas encore) sont des pratiques de commandement : on obéit aux ordres et l’on recherche l’ordre (chacun à sa place… et ne doit pas en bouger ), le niveau supérieur est réputé compétent. Les cas de désobéissances sont punis : brimades, humiliations, voire châtiments corporels sur les femmes ou les enfants. A cette époque, le temps de travail compte davantage que la qualité du travail Les clients sont peu exigeants.

Une évolution certaine, mais lente

Ces formes de relations de pouvoir ont existé pendant des siècles, elles persistent encore de par le monde. Globalement, si l’on regarde l’histoire de l’humanité, c’est plus souvent une histoire de domination et de soumission que de respect et de confiance. La conséquence en est, pour un grand nombre d’êtres humains, un déficit majeur d’estime de soi.

Comment dés-obéir sans se mettre en danger ?

La confiance en soi se construit. Dans son ouvrage « l’Estime de soi » (aux éditions Odile Jacob), Christophe ANDRE met en évidence le lien entre estime de soi, doute de soi et vulnérabilité. C’est sur ce terreau fragile que se développent actuellement les phénomènes de stress, les burnout, les dépressions.

Comment agir avec compétence, avec autonomie, lorsqu’on doute de soi ? Comment remettre en cause l’existant quand il est porté par quelqu’un qu’on estime plus fort que soi ?

Le terrible devoir de loyauté

Je vous invite à voir ou à revoir l’excellent document « le jeu de la mort » : http://www.youtube.com/watch?v=pau7aDYrxFw. Ce document, réalisé par Christophe NICK et les psychologues de l’équipe du professeur Léon BEAUVOIS, traite de la soumission à l’autorité (l’expérience de Milgram). Il montre que, face à une autorité qu’il perçoit comme supérieure, la plupart d’entre nous se soumet et obéit… Jusqu’à infliger la mort.

Dés-obéir collectivement

Claude HALMOS, psychologue pour enfants, explique qu’éduquer, c’est apprendre à obéir à des règles dont nous ne comprenons pas les fondements. « Il faudra apprendre à dés-obéir » dit-elle. Vaste programme.

J’y vois un parallèle avec certaines situations vécues en entreprise : individuellement, chacun sait que les décisions prises sont mortifères. Et se taisent. Jusqu’à quand ? Jusqu’à ce que l’on constate les dégâts. Il est alors trop tard.

La force du collectif

Le temps est venu de remettre en cause l’existant. Nombreuses sont les entreprises, les organisations, qui « avancent » et elles le font collectivement. Les plateformes collaboratives sont souvent l’outil qui permet ces changements.

Qui n’avance pas recule et qui veut conserver son entreprise et son travail doit les faire évoluer. Maintenant !

Et vous, qu’en pensez-vous ?

Un commentaire

  1. ELSA   6 février 2014 19:20 / Reply

    Ob-éir est composé de la racine -éir, qui signifie “écouter”, et du préfixe ob-, qui signifie “à la rencontre de”, ce qui sous entendrait qu’obéir est tout simplement le fait de se mettre à l’écoute de l’autre et donc de s’ouvrir à l’autre.

    Désobéir consisterait donc à faire exactement l’inverse, c’est à dire ne pas se mettre à l’écoute de l’autre et donc de se fermer….. pour agir selon son désir, ses convictions.

    Pour ma part , je pense que la crise que nous vivons depuis 2008 fait ressurgir les instincts grégaires : la peur, le besoin de sécurité, le repli sur soi pour finalement’assurer sa survie en se soumettant( Maslow 1er étage).Et oui !!!!

    Il y a pourtant des entreprises et des chefs d’entreprise qui ont choisi d’autres voies, comme celles que reprennent dans leur livre « Liberté et Compagnie » d’Ysaac Getz et de Brian M.CARNEY : Lewis, Favi, Avis, Gore, etc….. et depuis plus de 30 ans pour certaines .

    D’ailleurs on ne parle plus de désobéissance ni d’obéissance dans ses sociétés, mais de sens, de confiance, de responsabilité, parfois même de savoir vivre ensemble Ces entreprises produisent de très belles performances avec des salariés sereins et qui ont plaisir à travailler ensemble.

    Très loin de ces modèles éculés où les collaborateurs et les managers s’épuisent les uns et les autres pour finalement ne produire que d’obscurs résultats en s’embourbant dans le X de Mac Grégor.

    Alors, en conclusion OSER, ne pas OSER quand le besoin de survie est en danger ….. on ne passe pas à l’autre étape nous dit MASLOW ! Et pourtant c’est en échappant, en osant, en ayant de l’audace que l’on s’affirme, en étant constructif dans l’échange, en signifiant son désaccord poli mais ferme, que l’on est en paix avec soi même, avec sa mission et son individualité.

    La crise est pourtant t une formidable opportunité pour sortir du système : car nous n’avons rien à perdre, mais au contraire tout à gagner en sortant de cette sclérose !!!! Alors, oui à la DES-OBEISSANCE !

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